Les protestants de l’île Bourbon

Lors d’une recherche aux archives départementales de la Réunion en 2008, j’ai trouvé un document qui m’a intrigué. Il s’agit d’une liste de protestants « existant à l’ile Bourbon en 1789 » (AD 974 – L 300).
Une toute petite minorité
Cette liste a été dressée par le dernier intendant de l’île Bourbon. Elle comprend une centaine de noms. Était-elle exhaustive ? C’est difficile de le dire. Il n’y a souvent que des noms de famille et assez peu de prénoms ou d’indications matrimoniales. Ce ne sont donc probablement pas les protestants de l’ile, qui sont venus dire à l’Intendant, qu’ils étaient calvinistes. C’est plutôt une liste dressée par des services administratifs. Combien de noms sont manquants ? C’est difficile à dire. Maintenant que représentent ces protestants dans la population de la Réunion ? La proportion par rapport à la population totale est infime. En 1788, la population se composait de 9000 blancs ou libres et de 38000 esclaves. C’est donc à peine 1% de la population libre de l’île Bourbon. J’ai aussitôt cherché à en savoir plus. Y avait-il d’autres documents sur les protestants de l’île et leur venue dans les Mascareignes ? Le guide de recherches biographiques et généalogiques sur les familles protestantes mentionne que l’on peut trouver quelques abjurations dans les registres paroissiaux ainsi que quelques déclarations consécutives à l’édit de Tolérance. Très peu de documents donc. Pourtant, les protestants ont probablement été présents dans les Mascareignes dès le début du 17ème siècle.
Quelques projets utopiques
Aux Mascareignes (Réunion, Maurice et Rodrigues), il n’y eut pas de déportation de protestants, contrairement aux Antilles. Le marquis Henri DUQUESNE (le fils du grand marin Abraham DUQUESNE, vainqueur de Ruyter en 1676) fit un projet d’établir sur l’île Bourbon, une république huguenote. Mais il ne fit rien de concret. Un huguenot français réfugié en Hollande, François LEGUAT, fit lui, une véritable tentative de colonisation. Il partit sur un bateau avec quelques compagnons, et après quelques pérégrinations, s’installa sur l’ile déserte de Rodrigues. Ils attendirent en vain, les nouvelles promises par les Réformés qui devaient les rejoindre pour y créer une colonie. Après deux ans, ils construisent un bateau et, après une navigation hasardeuse, atteignent l’ile Maurice. De retour en Europe, François LEGUAT publiera le récit de son voyage (disponible sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k862029 ). Cette aventure fut donc sans lendemain.
Les premiers protestants de l’ile
Les protestants de la Réunion de 1789 sont des gens, ou des descendants d’une population, venus individuellement entre 1660 et 1790. Les premiers sont peut-être des colons venus de Fort-Dauphin à Madagascar. On sait que Jacques Pronis, administrateur de la colonie malgache de 1642 à 1649, était un protestant et qu’il s’appuyait sur des colons de la même confession, pour mener à bien sa politique de colonisation. Lorsqu’en 1674, Fort-Dauphin est évacué, on peut supposer que quelques-uns des réfugiés étaient calvinistes.
Jusqu’à la fin du règne de Louis XIV en 1715, la Réunion accueille aussi de nombreux forbans qui profitent d’amnisties royales pour retrouver une vie plus stable et moins aventureuse. Cette population n’est numériquement pas négligeable. Elle compose entre un tiers et la moitié de la population de l’île au début du 18ème siècle. Parmi eux, il y a des marins anglais ou hollandais. Certes, ils n’étaient pas tous protestants, mais on peut penser qu’ils ont été à la base de la petite minorité protestante de la Réunion.
Ils ont probablement été rejoints, tout au long du 18ème siècle, par des marins de diverses nationalités, faisant escale dans l’ile, ou par des commerçants venus de France et désirant profiter d’opportunités commerciales dans la région pour s’enrichir.
Le faible contrôle religieux de l’église catholique sur la population
Il faut dire que les premiers protestants de la région ne devaient pas être soumis à un contrôle strict des autorités royales. Il n’y avait pas de régiments de dragons pour forcer les protestants à abjurer et l’église catholique n’a que très peu de moyens pour évangéliser les protestants. Au début, le service religieux catholique est assuré épisodiquement par les aumôniers des bateaux de passage dans l’ile et des missionnaires lazaristes faisant escale dans l’ile. De 1676 à 1686, il n’y a qu’un seul prêtre sur l’ile, le père Bernardin. Des conflits éclatent entre les successeurs de l’abbé Bernardin et les gouverneurs de l’ile. L’abbé Carmenhem se retrouve en prison. C’est en 1712 que la Compagnie des Indes va trouver un accord. L’ile va être rattachée à l’archevêché de Paris et ce sont les pères lazaristes qui vont fournir un clergé un peu plus stable. L’encadrement restera néanmoins très insuffisant. En 1763, il y a 13 prêtres et en 1789, il n’en reste que 11.

Et les administrés ne semble guère se préoccuper de leur salut. Les rapports disent qu’ils ne vont à la messe que pour paraître. S’ils font baptisés leurs enfants et se marient à l’église, ce n’est qu’une religiosité de façade. Les paroissiens se moquent totalement des sermons et refusent les règles morales que voudraient imposer le clergé. Avant la Révolution, tous les rapports dénoncent le libertinage des paroissiens, leur paresse voir leurs perversions sexuelles, au point que des chefs militaires redoutent l’escale de Bourbon car ils se disent préoccupés d’éviter à leurs troupes les pièges du libertinage.
Si la compagnie des Indes qui dirige l’ile, a trouvé un accord pour la direction spirituelle des paroissiens, il n’en demeure pas moins que la compagnie des Indes est une compagnie commerciale et que son objectif prioritaire, c’est être rentable et de faire des bénéfices. L’objectif politique de l’unité religieuse du royaume ne doit guère préoccupé les gouverneurs de l’île et les conflits avec les curés sont fréquents. A partir du moment où les colons travaillent bien et mettent en valeur leurs concessions et que les commerçants enrichissaient bien la colonie, les administrateurs de la compagnie ne devaient certainement pas prendre le risque de braquer leurs administrés.
Dans ce contexte politique, religieux et administratifs, tout au long du 18ème siècle, des protestants ont pu vivre leur foi malgré l’absence de pasteurs. Cette pratique discrète n’était probablement pas totalement inconnue des autorités. Elle était simplement tolérée.

Frédéric DELEUZE – cfd@genealogiste.com.frhttps://www.facebook.com/CFD.Genealogie

Les noms des protestants ont été intégrés à ma base de données. Vous pouvez les retrouver sur http://www.genealogiste.com.fr/familles.htm

 

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