Marsillargues et la Révocation

Conférence du 19 mars 2016 aux XVèmes rencontres généalogiques de Mauguio

Thème :

La conférence devait être une analyse de la correspondance d’un couple de Marsillargues de 1685 à 1688. La situation : la femme est restée à Marsillargues et gère les biens de la famille. L’homme est parti en exil pour vivre sa foi et est finalement revenu de l’étranger. Malheureusement, je n’ai pu avoir accès à la copie de cette correspondance inédite des historiens. Le sujet va donc être plus général et porté sur l’attitude des protestants de Marsillargues au moment de la Révocation à travers quelques documents.

Le protestantisme à Marsillargues

Si Marsillargues est actuellement une commune de l’Hérault, au bord du Vidourle marquant la limite avec le Gard, sous l’ancien Régime, la ville dépend de l’évêché de Nîmes. Si on recherche des documents dans les séries G, il faudra donc se rendre aux archives départementales du Gard. Le protestantisme apparaît à Marsillargues en 1561 lorsque 20 hommes déclarent s’émanciper de la foi catholique. Très vite, l’ensemble de la ville se convertit à l’exception notable du seigneur. L’édit de pacification de Nantes d’avril 1598 peut être paradoxal à Marsillargues, puisque le culte catholique qui n’était plus célébré, est rétabli. Il y a de nouveau un prêtre pour les 20 % de Marsillarguois qui sont restés fidèle au catholicisme. Le protestantisme va rester vivace dans cette paroisse. Dans les registres paroissiaux, on trouve plus de 10 plus de baptêmes protestants que de baptêmes catholiques. On trouve même quelques conversions au calvinisme. Dans l’autre sens, les abjurations sont rares. On en trouve une en 1656 et une en 1657.

Une politique royale qui se durcit

A partir de 1660, la politique royale se durcit. Il y a deux temps :

  • 1660 – 1679: Phase de conversion douce : on détruit les temples qui ont été construit sans autorisation. On applique de plus en plus strictement les textes sur les religionnaires. On interdit au Régent des écoles l’enseignement de la bible
  •  1679-1685: Les mesures se durcissent : on exclut les protestants de certains offices comme ceux de consuls. On les exclut de certaines professions. Et on arrive asse vite à la mesure ultime des dragonnades.

Les dragons sont des régiments qui se déplacent à cheval mais qui combattent à pied. Les régiments ont été créés en 1668. Les dragonnades, c’est le logement des gens de guerre chez des particuliers, avec une priorité chez les protestants. Le principe n’est pas nouveau. En 1627, les protestants d’Aubenas doivent loger des soldats. En 1675, pour mater une révolte bretonne, on fait loger des soldats chez les habitants.

L’intendant Marillac reprend le principe en Poitou en 1681. En quelques semaines, il obtient près de 40000 conversions. Les autorités hésitent à généraliser le système. Colbert a peur d’une émigration et donc d’une perte de richesses pour le royaume. Mais il meurt en 1683. Et le principe est repris au printemps 1685 en Béarn par l’intendant Foucault. 22000 conversions en quelques semaines. Le roi donne finalement son accord pour la généralisation du procédé. Les rumeurs courent et la peur se répand dans les communautés protestantes.

Les abjurations à Marsillargues

Dans les registres paroissiaux, on va trouver 1043 conversions en 1685 sur une population de 1100 protestants. Le 3 octobre, il y a 140 conversions et deux jours plus tard, c’est 507 abjurations. On peut cependant noter que si 60% des hommes et 35 % des femmes savent signer, très peu signent leurs actes d’abjuration, témoignant d’une forme de résistance à la contrainte qui leur est imposé. Si les témoignages, comme ceux du notaire Jean VALAT du Vigan ont montré la violence employée par les soldats, on peut supposer que certains se sont probablement comportés de manière très compassionnelle. On trouve dans les registres paroissiaux du Vigan des abjurations très particulières comme celui de Louis RANDON

«  L’an 1686 et le 4ème du mois de juillet, sieur Louis RANDON, de la ville du Vigan au diocèse de Nîmes, dragon du Régiment de Firmacon dans la compagnie de Monsieur de Boisvert a fait abjuration de l’hérésie de Calvin et fait profession publique de la religion catholique apostolique et romaine …. »

Abjuration Randon

Des Dragons étaient donc protestants ! Comment ont-ils vécu cette période où ils n’étaient que des outils pour convertir des populations ?  On peut imaginer qu’ils se comportaient moins mal que la plupart des dragons.

L’édit de Fontainebleau

Il est pris en octobre 1685. Il révoque l’édit de Nantes de 1598, l’édit de Nîmes de 1629 ainsi que toues les ordonnances prises en faveur des religionnaires. Le texte ordonne : la destruction des temples encore debout ; les rassemblements religieux y compris dans les maisons particulières et les châteaux des nobles ; la fermeture des écoles protestantes ; l’interdiction de sortir du royaume. Il permet néanmoins aux ministres qui ne veulent pas se convertir de quitter le royaume sous 15 jours. Il accorde même des facilités aux pasteurs qui veulent se reconvertir dans le droit, pour avoir des équivalences et les dispenser des trois années d’études. Il accorde aussi des pensions aux ministres et à leurs veuves. Ceux qui sont partis bénéficient d’un délai de 4 mois, à compter de la publication de l’édit pour rentrer dans le royaume et retrouver leurs biens. Passé ce délai, les biens seront confisqués. Enfin, le texte n’interdit pas la présence de protestants dans le Royaume : «  En attendant qu’il plaise à Dieu de les éclairer, ils peuvent demeurer dans les villes du royaume, y continuer leur commerce et jouir de leurs biens sans troubles … » A condition bien sûr de ne pas faire d’exercice de sa religion, ni de s’assembler !! Un traitement un peu meilleur que le traitement accordé aux juifs, qui officiellement, n’ont pas le droit de résider dans le royaume de France.

Les réactions à Marsillargues

La plupart des Marsillarguois vont rester et subir les vexations quotidiennes des autorités. La tentation de l’exil va néanmoins être tentante pour bon nombre d’entre eux. On trouve aux archives départementales de l’Hérault, des listes de fugitifs pour le diocèse de Nîmes(1).DSCF4561

En nombre total de fugitifs, derrière Nîmes avec 169 fugitifs, se trouve la ville de Marsillargues avec 160 fugitifs. Cela représente environ 15% de la population réformée de la ville. C’est la proportion la plus importante des paroisses de la région. Derrière, on trouve Sommières avec 136 fugitifs, puis Vauvert, avec 93 fugitifs …  Quelles informations trouvons nous dans ces listes ? Elles sont divisées en quatre colonnes. La première avec le nom et prénom du fugitif, la mention de sa femme et du nombre d’enfants. Parfois, ce n’est pas très précis. On trouve la veuve de Léonard BRUN et sa fille. La seconde liste, c’est le nom de la personne qui gère les biens des fugitifs : père, mère, conjoint, gendre, beau-frère, cousins … et la mention s’il est un Nouveau Catholique et s’il remplit bien son devoir de catholique. La troisième, c’est le lien de parenté avec les fugitifs, et la dernière, le lieu d’habitation. Parfois, cela peut donner des informations inédites sur le plan généalogique. Ainsi à Nîmes, on découvre qu’un BONNEVAL est lié par mariage un de FONTFREDE dont le mariage est introuvable.

Les biens des fugitifs

L’édit de Fontainebleau et d’autres édits sur les protestants prévoient la confiscation des biens des fugitifs. Si ces listes de fugitifs mentionnent les noms de ceux qui gèrent le patrimoine de ceux qui sont partis, c’est pour mieux les surveiller. Et parfois, on trouve des documents encore plus précis, puisqu’on trouve dans les archives de l’intendance, des mises sous séquestre de biens. On en trouve 8 pour Marsillargues :

  • un BERNARD, fils de Pierre BERNARD, tailleur (prénom inconnu)
  • Jean ROUVIERE vieux et sa fille.
  • OLIVIER fils de Claude OLIVIER (prénom inconnu).
  • Marc GONIN, tailleur sa femme et son fils.
  • SOULIER, fils aîné de François SOULIER vieux (prénom inconnu).
  • Sieur Pierre BARBUT, bourgeois.
  • Jacques JEAN, fils de David JEAN.
  • Abdias BOURRELY.  DSCF8620                              Les biens de ces 8 fugitifs sont « séquestrés à la diligence de Pierre Duchesne, adjudicataire général des biens des fugitifs« . Ces actes datent de 1718, près de 30 ans après la liste des fugitifs, réalisée peu après la Révocation. Sur les 8 noms, 4 sont déjà sur la liste des fugitifs. Les 4 autres ont-ils été oublié sur la liste des fugitifs? Ou sont-ils les enfants de protestants restés à Marsillargues ? Il faudrait faire une étude plus poussée pour le découvrir.

La tentation du retour

On a tendance à croire que les gens ne revenaient pas. En fait, les fugitifs faisaient parfois des allers-retours entre leur terre natale et la terre de refuge. Certains restaient discrètement quelques mois, le temps de gérer leurs affaires. D’autres restes un peu plus longtemps. On peut citer le cas de Pierre GARAGNON qui reste huit ans à Courtaison avant de repartir dans son pays d’accueil. A Marsillargues, on découvre qu’Abdias BOURRELY serait revenus d’exil sans permission et que l’intendant séquestre ses biens.   Est-il resté définitivement ? Difficile à dire.

Ceux qui sortent du royaume, on l’espoir de revenir très vite. En 1689, des Vaudois retournent de force dans leurs vallées. Les autres espèrent que les puissances alliées vont faire pression pour le rétablissement de l’édit de Nantes. Mais le traité de Rijwijk de 1697 met fin aux espoirs. Certains exilés  partent loin et n’ont plus l’intention de revenir. Ainsi en 1726, François GUILLAUME, d’après certaines sources originaires d’Aimargues ou de Saint-Laurent d’Aigouze, arrive en Afrique du Sud avec sa femme et ses quatre enfants … tous nés à Berlin. Néanmoins, la question du retour reste prégnante. A la fin du 18ème, quelques descendants d’émigrés, comme James Alexandre POURTALES, né à Neuchâtel, devient français … comme le publiciste Benjamin CONSTANT. Mais ceux qui, à l’intérieur du royaume croyaient à une volonté de retour sont déçus. Avec les années, les fugitifs sont devenus pleinement suisses, Anglais, hollandais ou Prussiens. La Prusse a accordé la nationalité prussienne en 1707.

Je termine ce court exposé sur un petit billet que j’ai trouvé dans un registre notarial de la région de Genolhac de 1690. Ces quelques mots donnent de la chair, donne une âme  à nos ancêtres. Le témoignage des espoirs d’une population … et de son désespoir !

billet protestant

(1) Les noms des fugitifs de Marsillargues et des villes et village de la région, ont été intégrés à ma liste des familles étudiées. Vous pouvez la consulter sur mon site http://www.genealogiste.com.fr/familles/ ou me contacter par mail cfd@genealogiste.com.fr

Si vous avez des difficultés dans vos recherches généalogiques et historiques, vous pouvez consulter mon nouveau site http://www.aidegenealogique.fr

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Les protestants de l’île Bourbon

Lors d’une recherche aux archives départementales de la Réunion en 2008, j’ai trouvé un document qui m’a intrigué. Il s’agit d’une liste de protestants « existant à l’ile Bourbon en 1789 » (AD 974 – L 300).
Une toute petite minorité
Cette liste a été dressée par le dernier intendant de l’île Bourbon. Elle comprend une centaine de noms. Était-elle exhaustive ? C’est difficile de le dire. Il n’y a souvent que des noms de famille et assez peu de prénoms ou d’indications matrimoniales. Ce ne sont donc probablement pas les protestants de l’ile, qui sont venus dire à l’Intendant, qu’ils étaient calvinistes. C’est plutôt une liste dressée par des services administratifs. Combien de noms sont manquants ? C’est difficile à dire. Maintenant que représentent ces protestants dans la population de la Réunion ? La proportion par rapport à la population totale est infime. En 1788, la population se composait de 9000 blancs ou libres et de 38000 esclaves. C’est donc à peine 1% de la population libre de l’île Bourbon. J’ai aussitôt cherché à en savoir plus. Y avait-il d’autres documents sur les protestants de l’île et leur venue dans les Mascareignes ? Le guide de recherches biographiques et généalogiques sur les familles protestantes mentionne que l’on peut trouver quelques abjurations dans les registres paroissiaux ainsi que quelques déclarations consécutives à l’édit de Tolérance. Très peu de documents donc. Pourtant, les protestants ont probablement été présents dans les Mascareignes dès le début du 17ème siècle.
Quelques projets utopiques
Aux Mascareignes (Réunion, Maurice et Rodrigues), il n’y eut pas de déportation de protestants, contrairement aux Antilles. Le marquis Henri DUQUESNE (le fils du grand marin Abraham DUQUESNE, vainqueur de Ruyter en 1676) fit un projet d’établir sur l’île Bourbon, une république huguenote. Mais il ne fit rien de concret. Un huguenot français réfugié en Hollande, François LEGUAT, fit lui, une véritable tentative de colonisation. Il partit sur un bateau avec quelques compagnons, et après quelques pérégrinations, s’installa sur l’ile déserte de Rodrigues. Ils attendirent en vain, les nouvelles promises par les Réformés qui devaient les rejoindre pour y créer une colonie. Après deux ans, ils construisent un bateau et, après une navigation hasardeuse, atteignent l’ile Maurice. De retour en Europe, François LEGUAT publiera le récit de son voyage (disponible sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k862029 ). Cette aventure fut donc sans lendemain.
Les premiers protestants de l’ile
Les protestants de la Réunion de 1789 sont des gens, ou des descendants d’une population, venus individuellement entre 1660 et 1790. Les premiers sont peut-être des colons venus de Fort-Dauphin à Madagascar. On sait que Jacques Pronis, administrateur de la colonie malgache de 1642 à 1649, était un protestant et qu’il s’appuyait sur des colons de la même confession, pour mener à bien sa politique de colonisation. Lorsqu’en 1674, Fort-Dauphin est évacué, on peut supposer que quelques-uns des réfugiés étaient calvinistes.
Jusqu’à la fin du règne de Louis XIV en 1715, la Réunion accueille aussi de nombreux forbans qui profitent d’amnisties royales pour retrouver une vie plus stable et moins aventureuse. Cette population n’est numériquement pas négligeable. Elle compose entre un tiers et la moitié de la population de l’île au début du 18ème siècle. Parmi eux, il y a des marins anglais ou hollandais. Certes, ils n’étaient pas tous protestants, mais on peut penser qu’ils ont été à la base de la petite minorité protestante de la Réunion.
Ils ont probablement été rejoints, tout au long du 18ème siècle, par des marins de diverses nationalités, faisant escale dans l’ile, ou par des commerçants venus de France et désirant profiter d’opportunités commerciales dans la région pour s’enrichir.
Le faible contrôle religieux de l’église catholique sur la population
Il faut dire que les premiers protestants de la région ne devaient pas être soumis à un contrôle strict des autorités royales. Il n’y avait pas de régiments de dragons pour forcer les protestants à abjurer et l’église catholique n’a que très peu de moyens pour évangéliser les protestants. Au début, le service religieux catholique est assuré épisodiquement par les aumôniers des bateaux de passage dans l’ile et des missionnaires lazaristes faisant escale dans l’ile. De 1676 à 1686, il n’y a qu’un seul prêtre sur l’ile, le père Bernardin. Des conflits éclatent entre les successeurs de l’abbé Bernardin et les gouverneurs de l’ile. L’abbé Carmenhem se retrouve en prison. C’est en 1712 que la Compagnie des Indes va trouver un accord. L’ile va être rattachée à l’archevêché de Paris et ce sont les pères lazaristes qui vont fournir un clergé un peu plus stable. L’encadrement restera néanmoins très insuffisant. En 1763, il y a 13 prêtres et en 1789, il n’en reste que 11.

Et les administrés ne semble guère se préoccuper de leur salut. Les rapports disent qu’ils ne vont à la messe que pour paraître. S’ils font baptisés leurs enfants et se marient à l’église, ce n’est qu’une religiosité de façade. Les paroissiens se moquent totalement des sermons et refusent les règles morales que voudraient imposer le clergé. Avant la Révolution, tous les rapports dénoncent le libertinage des paroissiens, leur paresse voir leurs perversions sexuelles, au point que des chefs militaires redoutent l’escale de Bourbon car ils se disent préoccupés d’éviter à leurs troupes les pièges du libertinage.
Si la compagnie des Indes qui dirige l’ile, a trouvé un accord pour la direction spirituelle des paroissiens, il n’en demeure pas moins que la compagnie des Indes est une compagnie commerciale et que son objectif prioritaire, c’est être rentable et de faire des bénéfices. L’objectif politique de l’unité religieuse du royaume ne doit guère préoccupé les gouverneurs de l’île et les conflits avec les curés sont fréquents. A partir du moment où les colons travaillent bien et mettent en valeur leurs concessions et que les commerçants enrichissaient bien la colonie, les administrateurs de la compagnie ne devaient certainement pas prendre le risque de braquer leurs administrés.
Dans ce contexte politique, religieux et administratifs, tout au long du 18ème siècle, des protestants ont pu vivre leur foi malgré l’absence de pasteurs. Cette pratique discrète n’était probablement pas totalement inconnue des autorités. Elle était simplement tolérée.

Frédéric DELEUZE – cfd@genealogiste.com.frhttps://www.facebook.com/CFD.Genealogie

Les noms des protestants ont été intégrés à ma base de données. Vous pouvez les retrouver sur http://www.genealogiste.com.fr/familles.htm

 

L’édit de Tolérance (2ème partie)

Les déclarations

Quelles sont les conséquences de cet édit ? Dans les archives, nous trouvons des documents d’un grand intérêt généalogique. Il s’agit des déclarations consécutives à l’édit de Tolérance découlant de l’article XXI. Les mariages anciens qui seront enregistrés dans le délai d’un an après la publication de l’édit, obtiendront « pour eux et leurs enfants la jouissance de tous les droits résultant de mariages légitimes » Ces déclarations sont donc des mines d’informations pour les généalogistes, car ce sont des documents de rattrapage d’un état civil absent. Un exemple de déclaration trouvée dans les registres paroissiaux de la commune de Roquedur dans le Gard « … Jean Fourcoual, travailleur fils légitime d’autre feu Jean Fourcoual et de Jeanne Toulouse, originaire du Pouget, paroisse de Sumène, habitant de Lasalle, paroisse de Roquedur et Marguerite Severac, fille de Jean-François Severac et de Marguerite Capion, originaire du Fraissinet, paroisse du Vigan, contrat de mariage reçu par Me Fesquet, notaire de Sumène. De cette union, ils ont eu neuf enfants dont deux garçons : Jean, fabricant de bas, né le 12 août 1764, marié il y a environ deux ans à Jeanne Julien de la ville du Vigan … » S’ensuit la liste complète des enfants avec leur date de naissance. Ces déclarations sont des documents précieux pour les généalogistes. Nous y trouvons les lieux de naissance de la mère du déclarant, celle de son épouse, la date du contrat de mariage avec le nom du notaire, la liste des enfants issus de ce mariage avec leur conjoint s’ils sont mariés. Ces actes apportent donc un plus par rapport aux familles catholiques, et sur le plan de leur intérêt, on pourrait les comparer à des déclarations de successions actuelles. Ces déclarations se trouvent dans les registres paroissiaux lorsque les curés ont accepté d’enregistrer ces actes.

Un état civil moderne ?

Préfiguration de l’état civil moderne, l’édit prévoit le cas ou, soit les parties ne veulent pas s’adresser aux curés et vicaires, soit ces derniers refuseraient d’enregistrer ces actes. Dans cette configuration, ce sont les juges et officiers locaux qui sont chargés de la procédure d’enregistrement et de vérification de la régularité de la procédure. Ainsi, l’article XII précise que les bans de mariage seront publiés « les jours de dimanche à la sortie de la messe paroissiale par le greffier de la justice principale du lieu en présence du Juge ou de celui qui sera par lui commis ». Le greffier est aussi chargé d’enregistrer les oppositions au mariage, de délivrer des certificats de publications ou accorder des dispenses de parenté au-delà du 3ème degré. C’est aussi devant le juge, que les parties avec leurs témoins, déclarent se prendre en mariage et qu’ils se déclarent fidélité. Ils sont aussi tenus d’enregistrer les actes de décès ainsi que les naissances, y compris pour les sectes qui ne font pas baptiser leurs enfants (les anabaptistes). Les greffiers, baillis, juges sont donc tenus d’ouvrir et de tenir de véritables registres d’état civil, et cela en double exemplaire.
Dans les régions où le protestantisme a résisté à un siècle de clandestinité, nous allons donc trouver ces registres, Ils vont être éphémères  puisque le décret du 20 septembre 1792 va créer l’état civil moderne que nous connaissons. La plupart de ces registres a été classé avec les registres paroissiaux en série E aux archives départementales et GG dans les archives municipales. Parfois, ils sont classés, avec les archives des juridictions d’Ancien Régime, en série B comme en Charente, en Lozère ou dans le Tarn. On peut aussi trouver des registres dans les séries I ou J comme en Charente, en Charente-Maritime ou dans la Vienne.

Les limites de l’édit

Les protestants ont-ils tous fait des déclarations ? C’est peu probable. Comment un paysan béarnais, un fabriquant de bas cévenol ou un petit artisan charentais pourrait-il faire confiance à des autorités qui pendant un siècle se sont acharnés à lui faire perdre sa foi ? N’est ce pas un piège du pouvoir royal ? Cette question, beaucoup de protestants se la sont probablement posée. Combien ont refusé de déclarer leur famille ? Difficile à dire.

Au niveau national, l’édit ne satisfait pas grand monde. Si malgré des remontrances, les Parlementaires enregistrent l’édit presque partout (sauf à Douai et à Besançon), les protestants ne sont guère satisfait d’un édit qui n’accordent ni la liberté de culte, ni la liberté d’accès à toutes les charges du Royaume. Ils ont certes obtenu une certaine reconnaissance et une certaine sécurité juridique pour leurs familles mais les persécutions ne cessent pas complètement, et, en mars 1789, un pasteur de Rouen, Pierre Mordant, est décrété de prise de corps par le Parlement de Rouen (il sera relaxé en mars 1791). Ce n’est donc qu’avec la Révolution que les discriminations juridiques vont véritablement cessées.

Frédéric DELEUZE – Généalogiste – cfd@genealogiste.com.frhttp://www.facebook.com/CFD.Genealogie

Marie Raissiguier, une ancienne catholique devenue protestante

La plainte d’un prêtre
La répression contre les protestants est-elle efficace ? On peut en douter à la lecture d’une lettre du curé de Vabre dans le Tarn à son évêque. Il écrit le 5 octobre 1747 « Ma paroisse est un petit Genève … les nouveaux convertis font des assemblées presque toutes les semaines ». Il va se plaindre, en particulier d’un couple de sa paroisse qui ne va plus à l’église et qui a enterré un enfant de deux ans dans son jardin. Cette plainte va déboucher sur un procès qui est très intéressant sur l’échec de la politique royale de l’unité religieuse. Ce couple, c’est Jacques Miailhe et Marie Raissiguier. C’est un tisserand de 33 ans, habitant du masage du Teil à Vabre au diocèse de Castres. C’est un Nouveau Converti. Dans son interrogatoire, il répond qu’il est de la R.P.R. religion dans laquelle il est né. Il s’est néanmoins marié à l’église, et a assisté pendant quelques temps aux offices religieux. Il s’est même confessé plusieurs fois, mais après deux ans, il est revenu au protestantisme. Il avoue sans détour qu’il a assisté plusieurs fois à des assemblées et lorsque son dernier enfant est né (à la fin du mois de novembre), il est parti le faire baptiser par le sieur Costes, ministre de la R.P.R. « qu’il savait être du côté de Vabre ». Il raconte qu’ayant attendu un peu en rase campagne, le ministre passa et baptisa l’enfant près d’une haie en présence de deux témoins. Cet interrogatoire aurait du lui valoir une lourde peine, mais dans l’épais dossier de l’Intendance, on ne retrouve plus de documents sur Jacques Miailhe. A-t-il été jugé et condamné ?
Une ancienne catholique devenue protestante
En fait, les autorités vont concentrer leurs efforts contre son épouse. Marie Raissiguier est âgée de 30 ans. Son père est un ancien catholique. C’est l’un des consuls de Vabre. Elle s’est certes mariée avec un Nouveau Converti, mais elle a accompli pendant longtemps, ses devoirs de bonne catholique. Pourquoi va-t-elle faire l’objet d’une procédure judiciaire ? Elle va être accusée du crime d’apostasie en vertu de l’arrêt du conseil d’état du 27 octobre 1746. Elle va subir trois interrogatoires (sans subir la question). La première fois, elle est interrogée, le même jour que son mari le 18 décembre 1747. Elle affirme qu’elle est née d’un père Ancien Catholique et qu’il y a deux ans qu’elle a quitté la religion catholique car elle affirme qu’une femme ne peut pratiquer que la religion de son mari. Elle avoue donc qu’elle est devenue protestante, mais elle réfute toute participation à des assemblées clandestines. Le couple va rentrer chez lui, pendant que les autorités auditionnent des témoins et décident des suites de la procédure. Finalement, c’est neuf mois plus tard, que Marie Raissiguier est emprisonnée et qu’elle est interrogée une deuxième fois. Les questions sont similaires, mais les réponses sont un peu différentes. Elle confirme qu’elle professe la religion protestante et lorsqu’on lui demande la raison de son changement, elle affirme que c’est Dieu qui lui a inspiré son changement, comme le fait de ne point aller à l’église.
Condamnation d’une apostat au bannissement
Dans le troisième interrogatoire sur la sellette (petit tabouret sur lequel s’assoit l’accusé) du 6 octobre 1748, après son transfert au siège présidial de Montpellier, lorsqu’on lui demande pourquoi elle a changé de religion, elle répond que « lorsqu’elle allait à l’église catholique, elle n’entendait rien quand aux prières qui se disaient et qu’elle fut touché au contraire des prières à l’usage des protestants qu’elle entendait dire par son mari ». Les prières en latin ne correspondaient plus aux attentes religieuses de cette modeste femme et qu’elle avait besoin d’une autre spiritualité. Comme au 16ème siècle, lorsque la Réforme de Luther et Calvin connu un grand succès ! Comment les juges ont réagi dans leur conscience ? On ne peut le savoir. Par contre, ils vont prononcer la peine suivante. Marie Raissiguier est condamnée à « faire amende honorable au devant de la principale porte de l’église cathédrale de Castres, en chemise, la corde au col, ayant écriteaux devant et derrière sur lesquels sera écrit en grosses lettres ce mot APOSTAT en tenant dans ses mains une torche de cire ardente». Elle est aussi condamnée à une lourde amende pécuniaire et surtout au bannissement hors du royaume à perpétuité. Le jugement sera exécuté le 9 novembre 1748.
Malgré les efforts, l’unité religieuse, soixante après la Révocation reste fictive. Même les autorités en doutent, comme en témoigne cette lettre du 30 août 1748, du Comte de Saint-Florentin, secrétaire d’état de la Religion Prétendue réformée : « Les remèdes que nous avons employé jusqu’à présent pour arrêter le progrès du mal que font les prédicants ne servent plus à rien. Dans certains cantons, et surtout celui d’Uzès où les religionnaires s’assemblent toujours avec la même audace, les amendes bien loin de les corriger, peuvent devenir à la fin un remède dangereux »

Vers la liberté religieuse
La peine de Marie Raissiguier peut sembler lourde, surtout pour notre époque. Mais en ce milieu du 18ème siècle, la peine est plutôt légère. Il ne faut pas oublier qu’à la même époque, de l’autre côté des Pyrénées, les apostats étaient condamnés par l’Inquisition au bucher. La philosophie des Lumières commençait à influencer les élites. Le dégoût de la torture, de l’esclavage et de la peine de mort commençait à se faire sentir. Et surtout, les idées de la liberté de conscience et de la liberté religieuse perçaient. Ces idées aboutiront à l’édit de Tolérance de novembre 1787

Prochain article : l’édit de Tolérance

Frédéric DELEUZE – Généalogiste

Mail : cfd@genealogiste.com.fr      Site : http://www.genealogiste.com.fr

Edit de Tolérance et registres du Désert

Les déclarations consécutives à l’Édit de Tolérance de 1787
Après plus d’un siècle de clandestinité et sous l’influence des philosophes, le roi Louis XVI redonne une existence légale aux protestants en signant l’édit de Tolérance de novembre 1787. Les non-catholiques (protestants et juifs) pouvaient déclarer devant le prêtre catholique de sa paroisse ou devant un juge royal, leur état civil et ainsi faire enregistrer leurs baptêmes, leurs mariages et leurs décès. Ces documents sont d’un grand intérêt pour le généalogiste. En effet, sur ces actes, le déclarant donne le nom de ses parents, le nom de son épouse et de ses beaux-parents, déclare qu’il s’est marié après avoir passé un contrat de mariage avec la date et le nom du notaire, les actes de naissance de ses enfants et leurs éventuels contrats de mariages. C’est donc une véritable reconstitution d’état civil, qui nous donne trois générations d’une famille. En général, nous trouvons ses documents dans les registres paroissiaux, du moins si le prêtre avait l’esprit ouvert et acceptait la tolérance religieuse (série E). Mais comme l’Édit l’avait permis, les juges pouvait aussi enregistrer ces déclarations (vous les trouverez en série B).
Maintenant, un édit n’a pas fait disparaître un siècle de clandestinité et de méfiance. Tous les chefs de famille n’ont pas tous déclaré leur état civil et celui de sa famille. On s’en rendit compte pendant la révolution, lorsque les autorités militaires voulurent connaître les dates de naissance des jeunes gens afin d’effectuer le tirage au sort pour l’armée. On a donc rédigé des actes de notoriété (série U des archives départementales) Et si vous ne trouvez pas votre famille dans ces déclarations, cela ne signifient pas que vos ancêtres n’ont pas embrassé le calvinisme au 16° ou au 17° siècle. Certains ont pu devenir des catholiques plus ou moins sincères, après un siècle de brimades envers les Nouveaux Convertis.
La deuxième source essentielle pour retracer l’histoire d’une généalogie protestante, c’est les registres paroissiaux et les registres du Désert.

Les registres paroissiaux et les registres du Désert.
Dès le premier synode national de 1559, les Réformés décidèrent d’enregistrer leurs baptêmes et leurs mariages. Nous trouverons donc parfois, dès la seconde moitié du 16ème siècle (1560 pour Montpellier, 1561 pour la Rochelle) des registres paroissiaux protestants qui seront tenus en continu jusqu’à la fermeture des temples et non jusqu’à la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Car cette Révocation ne fut pas une mesure prise brutalement. Elle n’était que l’aboutissement d’une série de mesure engagée dès 1661. On exige d’abord des preuves de l’existence du culte réformé depuis 1597. Des églises, notamment en milieu rural, ne sont pas capables de produire des titres et sont donc fermées sur décisions des Conseils royaux ou des Parlements. Puis, on prend n’importe quel prétexte pour fermer. Ainsi, le temple de Soyons dans l’Ardèche est rasé en 1682, sur le seul fondement que la ville avait été prise par les armes lors des guerres de religion, un siècle auparavant ! Plus de culte, plus de pasteurs et donc … plus de registres paroissiaux.
Mais ce n’est pas la démolition des temples qui va conduire les réformés à faire enregistrer leurs actes d’état civil à l’église catholique. Au contraire, ils préfèrent se déplacer pour se marier ou faire baptiser leurs enfants. Cela peut causer aux généalogistes, des difficultés pour retrouver les actes de nos ancêtres, car ils n’hésitaient pas à faire des dizaines, voir des centaines de kilomètres, pour être en accord avec leurs consciences. Samuel MOURS, dans un ouvrage sur le protestantisme en Vivarais et en Velay, mentionne le cas de plusieurs couples de Tence et du Chambon en Haute-Loire, qui, au printemps 1685, font bénir leur union, dans l’un des derniers temples debout, celui de Lagorce dans le sud de l’Ardèche !
Avec l’interdiction du culte protestant pendant plus d’un siècle, les attitudes des familles purent changer. Certaines devinrent de véritables catholiques, plus ou moins sincères, et le protestantisme put disparaître de certains villages, de certaines villes, voir même dans des régions où il n’était que faiblement implanté. Nous retrouverons donc tous leurs actes d’état civil dans les registres paroissiaux catholiques. Mais d’autres résistèrent et cette résistance n’est pas neutre dans une recherche généalogique. Il faut distinguer deux périodes.
La première s’étend de 1685 à 1740 environ. Les autorités (avec quelques phases de relative tolérance) appliquent durement les édits. La pression est forte et les Nouveaux Catholiques ne peuvent guère échapper au curé de sa paroisse.
Si le baptême catholique ne cause pas de réelles difficultés de conscience pour les protestants, (le rite est à peu près identique) il n’en va pas de même pour les célébrations de mariage ou les sépultures.
Dans le rite catholique, la célébration du mariage devait être précédée de la confession et de la communion. Les protestants ne pouvaient admettre ses sacrements et essayaient autant qu’ils pouvaient, d’éviter de se rendre à l’église. Les plus ardents préféraient vivre en concubinage et se contentaient de passer un contrat de mariage devant un notaire, en promettant de faire solenniser ce mariage, en face de l’église chrétienne. Promesse qui, bien sûr, n’était guère tenu !
Le plus important pour les nouveaux convertis était d’éviter de recevoir les derniers sacrements, celui de l’extrême onction. Face à ce problème, les réformés ont adopté différentes stratégies qu’il est nécessaire de comprendre avant de commencer des recherches généalogiques.
La première consistait à appeler le prêtre lorsque le défunt était déjà mort. Ainsi le décédé était inscrit sur les registres catholiques et le curé mentionnait que le défunt était mort brutalement, sans avoir reçu les sacrements. L’enregistrement du décès permettait aux enfants d’hériter légitimement des biens du défunt.
La deuxième était plus risquée. La famille ne déclarait pas le décès et enterrait clandestinement le mort. Si la pratique était découverte, le décédé pouvait, conformément aux déclarations royales de 1685 et 1686, subir le sort des relaps et pouvait être soumis au supplice de la claie. Les biens du défunt étaient confisqués. Cette législation fut laissée de côté en 1736, lorsqu’une autre déclaration du Roi prescrivit l’enregistrement des décès, de ceux, à qui la sépulture ecclésiastique étaient refusés. On trouvera donc quelques registres de permis d’inhumer aux archives. Le chercheur ne devra pas s’étonner de ne pas trouver les actes de mariage ou de sépultures dans les registres paroissiaux de la première moitié du 18ème siècle.
La seconde période s’étend de 1740 à 1787. Si la législation ne s’assouplit pas, son application est moins rigoureuse. Les pasteurs sont moins traqués par les autorités et peuvent se déplacer avec plus de sécurité. Ils tiennent ce que nous appelons les registres du Désert. Ils vont de villages en villages pour prêcher et enregistrer les actes de baptême de mariage et les sépultures. Si nous trouvons un premier registre du « Désert » tenu de 1722 à 1731 dans le Vivarais, la plupart des registres conservés commencent dans les années 1745-1755, et sont généralisés dans toutes les villes et villages qui ont résisté au pouvoir royal dans les années 1770-1775.
Ces registres que l’on trouve dans la série E des archives départementales ou GG des archives municipales, présentent l’inconvénient de concerner plusieurs communautés. Il n’est donc pas toujours facile de savoir dans quels registres nous avons le plus de chance de retrouver nos ancêtres protestants.